A la recherche du temps perdu de Marcel Proust
Un article de Anne Genette
Publié de 1913 à 1927, « A la recherche du temps perdu » est le seul roman que Proust ait livré à l’impression.. Cette œuvre gigantesque constitue la synthèse de ses travaux antérieurs : « Les Plaisirs et les Jours », « Jean Santeuil », « Les Chroniques » ainsi que ses traductions de John Ruskin. Les quinze années de sa gestation furent tourmentées, l’auteur retravaille, sans relâche ses manuscrits, y ajoutant des « paperolles », ces bandes de papier collées au manuscrit et servant d’ajouts, véritables casse-tête pour les éditeurs. Roman initiatique, roman psychologique, essai sociologique où se mêlent comique, érotisme, sensualité, poésie et émotion, ouvrant ainsi la porte au roman moderne.
Le narrateur, héros de « A la recherche du temps perdu », parle à la première personne et conte son itinéraire depuis son enfance jusqu’à la maturité. Quoique celui-ci rapproche son personnage de l’auteur du livre, le narrateur n’a ni prénom, ni caractéristique physique permettant de l’identifier. Introspectif et analytique, le roman mêle sujet et objet dans la narration tout comme se mêlent les repères chronologiques. Ce narrateur traverse les époques (de 1878 à l’après-guerre de 1914 – 1918), les âges, les milieux (bourgeoisie, aristocratie, domesticité, armée, etc.), les lieux (Combray, Balbec, Paris), les amours (filiales, hétérosexuelles et homosexuelles), les œuvres d’art (peinture, musique, littérature, théâtre) pour reconquérir son passé. Il ne se fie pas à sa mémoire mais, par le surgissement d’images, de sensations, de ressentis fugitifs affleure le souvenir involontaire. Cet univers romanesque se développe d’une cuillère de tisane de tilleul où s’est amolli une madeleine ! L’incessant retour du passé dans le présent, le flux de la Vie qui jamais ne s’arrête rend impossible un récit linéaire. Les digressions sont nombreuses à la manière du travail incessant de notre pensée, la narration se dilue, ronronne comme les fonctions végétatives du corps humain et on se retrouve occupé à lire dans une sorte de bain intemporel où un bien-être physique naît de ce bercement ininterrompu. Lire « La Recherche », c’est se laisser aller à cette conversation intime avec l’auteur dans une ambiance feutrée, hors du temps.
Une page d’un manuscrit de la Recherche du temps perdu.
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU (extraits)
"Alors, moins éclatante que celle qui m'avait fait apercevoir que l’œuvre d'art était le seul moyen de retrouver le Temps perdu, une nouvelle Lumière se fit en moi. Et je compris que tous ces matériaux de l’œuvre littéraire, c'était ma vie passée : je compris qu'ils étaient venus à moi, dans les plaisirs frivoles, dans la paresse, dans la tendresse, dans la douleur, emmagasinée par moi, sans que je devinasse plus leur destination, leur survivance de même que la graine mettant en réserve tous les aliments qui nourriront la plante."
Paru en 1913 chez Grasset, « Du côté de chez Swann » est le premier tome de « A la recherche du temps perdu ». Le roman est divisé en trois parties. « Combray » évoque les souvenirs d’enfance du narrateur dans une petite ville de province, ses promenades, son goût pour les fleurs ainsi que ses relations avec les différents membres de sa famille et le cercle élargi des personnes fréquentant ceux-ci. « Un amour de Swann » prend la deuxième place de ce tome (voir infra) tandis que « Noms de pays : le nom » clôt le volume en racontant un hiver à Paris où le narrateur découvre les Swann et leur fille Gilberte avec laquelle il joue aux Champs Elysées.
"Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n'avais pas le temps de me dire : "Je m'endors". Et une demi-heure après, la pensée qu'il était temps de chercher le sommeil m'éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir dans les mains et souffler ma lumière ; je n'avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j'étais moi-même ce dont parlait l'ouvrage..."
UN AMOUR DE SWANN, TOME 1 Lu par André Dussolier
André Dussolier apparaît comme le lecteur idéal de l’œuvre de Proust. Il adopte le rythme sinueux de la phrase, respire avec elle, lui donnant par son ton de voix le déroulé qui lui convient.
UN AMOUR DE SWANN
Faisant partie de « Du côté de chez Swann », ce court volume raconte une histoire survenue avant la naissance du narrateur, la liaison tumultueuse de Charles Swann, riche amateur d’art et Odette, cocotte fréquentant les salons bourgeois. Ces personnages parcourront l’œuvre entière, participant chacun à leur manière à rendre sensible l’écoulement du temps.
A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS
Le deuxième volume de « A la recherche du temps perdu » paraît en 1919. L’action se déroule principalement à Balbec, petite cité balnéaire sur la côte normande dans laquelle il est possible de reconnaître Cabourg à la « Belle Epoque ». Dans ce microcosme privilégié, le narrateur va découvrir à la fois l’art (peinture, littérature, théâtre) et les premiers émois amoureux. Ces jeunes filles en fleurs fleurissent en un groupe d’adolescentes dont le dynamisme exprime une énergie vitale faisant déjà défaut au narrateur. Plages, ombrelles, toilettes féminines, paysages du bord de mer, l’aspect très visuel du roman évoque les peintres impressionnistes, en particulier le pinceau de Berthe Morisot. Ce volume obtint le Prix Goncourt en décembre 1919.
La Comtesse de Greffulhe, photographiée ici par Félix Nadar, servit en partie de modèle à la duchesse de Guermantes
Intitulé ainsi pour faire référence aux deux promenades favorites du narrateur lorsqu’il revenait à Combray. « Du Côté de chez Swann » fait allusion au monde bourgeois tandis que « Le Côté de Guermantes » étale les rêves aristocratiques et snobs de « Marcel » C’est le volume de l’ascension sociale tant désirée par le narrateur, une entrée dans le monde en quelque sorte. On y découvre la féerie des salons, le luxe des tables et le particularisme des conversations, tout cet univers n’ayant pas pignon sur rue et vivant d’après ses propres codes, particulièrement rigides. La mort de la grand-mère du narrateur met fin à son enfance tout en lui imposant sa première réflexion sur le temps qui passe et ne revient plus.
Robert de Montesquiou, poète, esthète et coqueluche du beau monde dont il fait partie,
inspira à l’auteur le personnage du Baron de Charlus.
Le Livre de l’homosexualité masculine centré sur le personnage du baron de Charlus. Le narrateur poursuit sa découverte des salons aristocratiques et bourgeois, s’intéressant aux relations qui s’y tissent entre les personnes. La relation affective esquissée avec Albertine Bontemps dans les volumes précédents se cristallise lentement en une amitié amoureuse entrecoupé d’oublis. On y découvre le couple des Verdurin, leur salon naissant et le compagnonnage douteux de Charlus, Jupin et Morel, le violoniste protégé par le baron. Ce tome fut accueilli avec la réticence que l’on suppose: Proust y décrit complaisamment les vices sous toutes leurs formes et, à ce faire, en éprouve une certaine volupté.
Alfred Agostinelli, chauffeur de Marcel Proust
Paru en 1923 soit un an après le décès de Marcel Proust, « La Prisonnière » est resté à l’état de manuscrit inachevé, recelant encore des incohérences. Ce volume est le point culminant de la relation du narrateur avec Albertine Bontemps. Il faut voir ici une transposition de la relation entretenue par Proust avec son chauffeur Agostinelli qui s’acheva par la mort accidentelle de ce dernier. Proust y détaille jusqu’au cauchemar les affres de la jalousie amoureuse; rien ne nous est épargné de son introspection masochiste et de son sadisme vis à vis de la jeune fille. Le livre se déroule sur une brève période nous semblant une éternité tant les méandres des états d’âme du narrateur prennent une place gigantesque. Albertine est soupçonnée d’avoir des relations saphiques et d’autres amants, cette pensée jetant son partenaire dans l’angoisse, réalisant du même coup l’impossibilité de connaître réellement les êtres qui vivent avec nous. Ce tome est aussi celui de la Femme magnifiée par son élégance, sa sensualité et les ressources de son esprit. Il se termine sur le départ de la jeune fille.
Robe du Fortuny faisant un lien entre Venise où se déroule une partie de l’action d’Albertine disparue et la jeune fille qui aimait tant les réalisations de ce couturier
ALBERTINE DISPARUE
Ce volume, paru en 1925 raconte la fin de la liaison du narrateur avec Albertine Bontemps qui, après l’avoir quitté, meurt d’un accident de cheval rendant ainsi toute reprise de relation impossible. L’amour est analysé comme un phénomène qui, après les affres de la jalousie, génère tour à tour souffrance et indifférence, finissant par s’estomper dans l’oubli. A nouveau le passage du temps efface les êtres, personne ne pourra répondre à la question: qui était vraiment Albertine ?. Lorsque le narrateur a épuisé ses larmes et pris conscience de la finitude humaine, il peut enfin se mettre à vivre.
LE TEMPS RETROUVE
Le dénouement de « La Recherche » fut publié en 1927 soit cinq ans après le décès de l’auteur. C’est un véritable coup de théâtre où réapparaissent tous les personnages de la fresque mais le temps passé, sans que le lecteur en ait perçu le déroulement, a fait son œuvre inexorable. Lors d’un luxueux bal, le héros ne reconnaît pas ses contemporains vieillis, lui aussi a pris quelques rides. Le narrateur, rendu à la vie dans Albertine disparue, mène désormais son existence comme une course contre la montre et contre la mort qui pourrait l’empêcher de terminer son roman enfin mis en chantier. Ce volume ramène le lecteur aux premiers épisodes de la vie du narrateur, permettant de saisir la finalité de l’œuvre de Proust: un voyage dans les années passées.
Des madeleines, ces petits gâteaux « qui semblent moulés dans les valves d’un coquillage »
D’autres textes
« Enfin la délivrance approche. Certainement j'ai été maladroite, j'ai mal tiré, j'ai failli me manquer. Certainement il aurait mieux valu mourir du premier coup, mais enfin on n'a pas pu extraire la balle et les accidents au cœur ont commencé. Cela ne peut plus être bien long… » Cette "Confession d'une jeune fille", sans doute écrite à la fin de l'été 1894 par un écrivain de vingt ans, possède un statut tout à fait particulier parmi ses nouvelles de cette période par le recours au "je" - alors que tous les autres textes sont écrits à la troisième personne - et par l'ambivalente coexistence au sein de la construction en "flashback" d'aspects autobiographiques et d'éléments clairement fictionnels.
John Ruskin, critique d'art, eut une énorme influence à la fois sur la peinture et sur l'esthétique en architecture. Il est lié de près au mouvement préraphaélite en Angleterre.
SUR LA LECTURE
C'est une publication de jeunesse. M. Proust a tout d'abord publié le texte dans la revue "La Renaissance latine" puis en préface de sa traduction de "Sésame et les Lys" de John Ruskin, et enfin il le reprit dans "Pastiches et Mélanges". Dans ce texte, l'auteur évoque ses moments de lecture, qui sont autant de réminiscences de son enfance, d'impressions laissées par le "plaisir divin" que des réflexions sur la lecture elle-même ; c'est une conférence de Ruskin, véritable intercesseur vers l'art pour M. Proust, qui donne au jeune écrivain l'occasion de s'exprimer sur ce sujet. Proust voit dans la lecture une communication transmise dans la solitude, un long voyage qui peut mener à la vérité
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